Les deux pieds au sol, mains posées sur les genoux, tête penchée vers le sol, je contemple un instant les élévateurs gisant à terre, courant jusqu'à la Nova Ion 2 orange et verte d'Éric. Les souvenirs commencent à reprendre forme. Laurent vient vers moi, puis Jérôme, puis Karim... et mes parents. Grandes tapes amicales, embrassades. Yes ! I did it ! Mon premier soaring. Mon premier "pas plouf". Je regarde ma montre. 1h45 en l'air. En une journée, mon temps de vol en 4 ans passe du simple au double.

Gonflage au déco

Reprenons. Vers 14h, Karim et moi nous demandons si nous n'avons pas râté le créneau de la journée au moment de nous restaurer. Il y a du vent, mais... peut-être pas suffisamment. Sur le déco, les avis sont partagés. Une chose est certaine : la marée est haute.Lisa : 'il est où mon père ?' Aurélie : 'Ah bah, il  est planté comme un bouchon' Tant qu'il y a un risque de me mouiller les baskets, je continue mes gonflages, jusqu'à ce qu'un incident à l'atterrissage m'incite à plier. Je descends sur la plage, reconnaître les galets au cas où. D'en bas, le spectacle des voiles longeant la crête est splendide. Ça me démange. Une fois remonté en haut au pas de course, je reprends quelques forces, puis encouragé par Michel, je sens ma détermination à me lancer prendre de la puissance. Je m'attelle, je m'étale, et je perds déjà un peu les pédales. Les élévateurs n'ont pas la forme habituelle. Je remballe et remonte résoudre un tour de sellette, puis redescends sur la pente. Au moment de lever la voile, je m'aperçois que j'ai les freins enroulés autour des élévateurs. Pas habitué à ça, j'hésite, la voile part en spi, et m'envoie rouler-bouler en arrière. Il paraît que l'incident n'est pas problématique, et qu'il vaut mieux continuer pour rectifier une fois en l'air. Ok. La voile est remise en ordre, je me relance, et... mince, c'est encore la même histoire ! Tant pis. Cette fois, je décolle.

La croix

Et la voile s'envole. Et elle monte plutôt droit. Je m'oriente légèrement à droite pour m'approcher du relief, et remets mes freins en ordre le temps d'y arriver. La radio crache un "garde ton cap" enigmatique : je devrais aller en face, ou plus à droite ? Je poursuis et vole en parallèle à une petite dizaine de mètre du relief, les plumes à hauteur de crête. Et quelques secondes plus tard, ô miracle, mes pieds surplombent le plateau. Dingue.

Je m'installe, je profite. Je vérifie qu'il n'y a personne autour de moi. Je suis seul, et je continue de monter. La Ion 2 vole toute seule. Après un virage pour passer à gauche du déco, tout en m'éloignant du relief pour laisser la priorité, je prends du gaz au blokhaus que j'aperçois pour la première fois. Trop chouette.

Je repasse de l'autre côté, et monte encore. En regardant derrière moi, je constate que je suis le plus haut. Finalement, c'est pas bien compliqué. Je me détends, et tente de réfréner ce grincement de dents qui me prend systématiquement au moment de travailler à l'ordi. Cool. Zen. Je contemple ce vert lumineux de la toile, et ces élévateurs qui... Hééééé ben voilà ! Je me disais bien que c'était louche d'avoir deux fois les freins enroulés. Oui, j'ai pris l'air avec un tour de sellette. Cornichon ! Bon, la sécurité du vol ne semble pas compromise, mais il serait judicieux de revenir au déco pour corriger ça.

Je fais demi-tour, et me retrouve haut, bien trop haut. Mentalement, quelque chose m'empêche encore de perdre de l'altitude en m'éloignant du relief. Ce sera une perte d'altitude au-dessus du terrain. Pas très classe, mais pour un premier essai d'approche, ça a l'avantage d'une sécurité king-size. Sauf que c'est vraiment vraiment haut, et mes S n'ont guère d'effet, sinon de faire croire que je veux faire mon soaring au-dessus du déco. À la radio, Laurent me demande de partir. C'est gagné... Je m'éloigne freins en butée. La Ion 2 n'a pas l'air de bien comprendre mon embarras, et s'arrache laborieusement de la zone. Je repars à droite, et retente une approche quelques minutes plus tard, à mi-hauteur. Encore raté. Cette fois, je passe à 10 mètres au-dessus de l'arête.

Je repars plus loin qu'avant, histoire de me poser un peu l'esprit. Manifestement, la voile se contrôle sans difficulté, et vole bien. En me retournant, je m'aperçois que ma posture est plus que correcte. Il faudrait réévaluer l'urgence de revenir au déco. Surtout, j'ai peut-être intérêt à maîtriser un peu plus la bête avant de retenter une troisième approche. Je me fixe des points de retours à la prochaine corniche, 200 ou 300 mètres devant moi. En face, d'autres voiles planent à une altitude honorable. Visiblement, le terrain de jeu est plutôt safe. Plutôt que de m'arrêter, je continue donc à la corniche suivante, un peu plus verte que les précédentes... Et parvenu à sa verticale, je reproduis exactement le même constat pour le repère suivant. Au loin, un groupe de voile tournent au-dessus d'Antifer (reconnu grâce à l'étude de vidéos Youtube). Intérieurement, je me dis que je n'irai pas jusqu'à là. Quand même pas.

Si. De corniche en corniche, mon altitude et mon attitude restant inchangées, je repousse une fois, deux fois, trois fois... la décision de faire demi-tour. C'est dans ce genre de dérapage insidieux que se produisent les accidents, non ? À droite, les champs ne semblent pas une option envisageable pour aller aux vaches -- quelques salades en feraient les frais. À ma gauche, la mer dévoile une plage de plus en plus large. Au pire, j'ai de l'espace pour me poser sur les galets. L'air est calme, quelques parapentes sur le chemin signalent que les conditions restent bonnes. Au bout du compte, pourquoi pas ?

C'est parti !

Bon... ben voilà. C'est cool. Y'a plus qu'à attendre d'y être. Ça confirme ce que je pressentais : déjà en stage d'init, les vols tout droit à la papy Mougeot, c'était pas mon truc. Et là, rester en l'air 30 ou 45 minutes présente deux différences notables par rapport aux ploufs de 10. Tout d'abord, ça caille. Mes bouts de doigts, nus derrière les mitaines, apprécient fraîchement d'avoir été oubliés. Je contrôle ma direction à la sellette pendant que mes mains se réchauffent sous les cuisses. J'aurais aussi dû prendre ma combi de ski plutôt qu'un fute d'été. Autre découverte : l'inconfort des jambes trop longtemps pendues hors de la sellette. Progressivement, le cocon, les perf des voiles... tout ce qui peuple les discussions des parapentes, commence à faire sens.

À un moment, je croise une silhouette qui me salue de la main. C'est Karim. Il fait demi-tour derrière moi, et grignote petit à petit du terrain, sans perdre d'altitude. Comment fait-il ? Arrivé à ma hauteur, nous volons parallèlement l'un à l'autre. Je lui demande son truc  - il me répond qu'il faut rester un peu plus loin du relief. Ah ? Je croyais que c'était l'inverse. Nous essayons d'échanger quelques mots, mais je ne saisis pas tout. Il repasse lentement devant moi, je le suis, et tente d'ajuster ma position, ma finesse. Il conserve son léger avantage. Tant pis. Je déroule le cale-pied, et libère l'accélérateur. Un petit test timide n'a pas beaucoup d'effet. Doucement, Paul. Pas le peine d'aller trop vite, d'autant que chaque fois que je m'occupe de mes pieds, je me déporte sur le relief.

Nous entendons Michel à la radio. Il parle d'un cheval, un Pégase... en fait, je ne pige que dalle. Puis une voile fonce sous mes pieds. Le pilote allongé dans son cocon jette un oeil dans ma direction. C'est lui, dans un bolide dont la course aggrave mes questionnements profonds sur ma capacité à gérer la vitesse de ma voile. À la radio, il passe le mot de mon petit saut jusqu'à Antifer. Tant mieux. Si mes parents se faisaient du mouron, ils seront peut-être rassurés... ou pas.

Arrivés à Antifer, quelques remous nous secouent, Karim et moi. À un moment, je le vois prendre 10 ou 20 mètres d'un seul coup. Je m'attends à subir la même faveur, mais je n'aurai droit qu'à la moitié. Pourtant, je suis mains hautes, comme lui. C'est pô juste. Nouvelles interrogations. C'est peut-être tout simplement la performance de la voile, ou un PTV légèrement différent ? Quoique... ben non. Il déclenche son demi-tour, je le suis. Dans l'autre sens, nous filons beaucoup plus vite. Mais il me distance, encore et encore. Zut, la course sera pour une autre fois. À un moment, j'amorce un large 8, histoire de jouer un peu avec les virages et le relief, et de sortir de cette compétition complètement puérile. Le Soleil brille de mille feux sur l'océan. Cet instant magique est gravé dans ma mémoire.

Le chemin retour est rapide. Si j'avais été malin, j'aurais analyé que le vent s'était peut-être réorienté. Revenu sur Octeville, je me retrouve à bonne hauteur à l'approche du déco, et tente de suivre la crète NW. Mais parvenu à 50 ou 70 mètres, je vois un type sur le déco qui me fait de grands signes et hurle "Dégage !". J'avorte mon approche par la droite... et m'aperçois que le vent me drosse contre la butte ! Ce serait bête de faire un trou sur cette si belle surface. J'accentue mon virage, mes pieds passent à 5 mètres d'une voile levée sur la pente. Revenu face à l'océan, il me faut quelques seconde pour dissiper un tangage et un roulis inhabituellement accentués, direction cette fois-ci vers le SE. Au bout de 2-3 tours d'attente, je reconnais la configuration vue sur Youtube. J'aligne les deux arbres, en espérant avoir assez d'altitude pour arriver sur le terrain - au pire, je dégage par la gauche, mais si c'est pour recommencer le plantage précédent... Le plané semble correct, quelques têtes familières se tournent vers moi ; c'est toujours rassurant... Visiblement, la marge au-dessus de l'arbre sera faible. La meilleure solution semble être de passer derrière... oui, là où la voile s'enfonce ! Mes fesses se préparent à bleuir... mais ça tient assez pour me permettre un zentil virage au-dessus du déco, à une altitude qui... je ne réfléchis plus. Le plancher des vaches est là, à bonne distance. J'accélère un peu pour arrondir, et atterris comme à l'exercice, sur mes deux pattes. Je me retourne, j'affale la voile. Fin du premier vol.

Et fin du flashback.

Le biplace de la ligue PIDF

Vers 18h et des brouettes, la journée est encore bonne. Les méduses restent suspendues à 20 ou 30 mètres au-dessus du relief. Ça vaut le coup d'en profiter pour réviser l'approche. Karim part avant moi. Je vérifie un peu mieux ma sellette, c'est tout bon ('fin, ça devrait), et je décolle. Alors que je suis encore en appui sur la ventrale, un hipster me demande "C'est quoi comme cat ?" - Heu... une B". Et à part ça, la petite nièce, elle a fini par perdre sa première dent ? Non mais...

Pas le temps d'y penser sur le moment. La trajectoire est plutôt plongeante, sur ce coup-ci. Le virage à gauche m'amène voir la cheville de la falaise. Ça sent l'attéro à la plage, tout ça. Je me rapproche du relief, pas très fier. Ça grimpe un peu avant de tourner sous le blockhaus... et le virage me met encore plus bas ! Aïe... Pourtant, ils sont en haut, eux, à 2 ou 3 étages au-dessus. Je me sens comme un yéyé en biclou sous une rodéo de bikers. Je ne suis pas en train de les déranger ? Heu... non mais sans blague, je suis en-dessous, le relief à droite, va falloir se bouger les voiles, les gars. J'arrive !

Et effectivement, en collant à la terre, ça grimpe. Doucement. Lentement. Mais qu'est-ce que c'est bon ! Et hop, je me retrouve dans la circulation, au-dessus de la crête. Juste, la branche "vent arrière", je ne la sens pas trop en ce moment. Il va falloir se remuer le popotin pour gratter les mètres. Tour après tour, on se retrouve tous collés au taux de chute min sur un circuit d'attente. La chenille est si serrée qu'il est impossible de se rabattre sur le relief après un virage à droite au-dessus (dans le meilleur des cas) du blockhaus. Résultat, la file colle au relief à gauche, on se double à gauche, alors que je suis un peu en-dessous. Bref, la totale. Et tout ça, ça n'arrange pas l'altitude.

Je jette un oeil à la plume droite. Il y aurait peut-être moyen d'accrocher une racine dans les suspentes si on n'y fait pas gaffe. Mais au moins, l'ascenseur monte. Une fois passé au niveau du plateau, je campe au-dessus de la crête. Enfin, quand je dis au-dessus... ça ne devait pas être beaucoup plus haut que 5 ou 6 mètres. 

Carte OctevilleDevant moi, un morceau de terre s'avance de 5 mètres vers la mer. Je prévois de couper en ligne droite et de passer au-dessus du petit arbre. Ou alors à droite, oui, vu que ça baisse. 20 mètres plus loin, 2 jeunes femmes marchent sur le chemin, dans la même direction que moi. Là, changement de dimension, et tout se met à fonctionner au ralenti : si je baissais le train d'atterrissage, je serais comme elles en mode "promenade sur la corniche". C'était d'ailleurs l'option immédiate si l'altitude avait continué à décroître sous le niveau 50cm-sol. Je me réoriente vers le vide, et je sens une demi-seconde plus tard la brise me tirer l'oreille : "Qu'est-ce que t'es allé faire là ! Tu peux m'expliquer ? Retourne dans la boucle, et que je ne t'y reprenne plus !" AyeAye ! Il serait peut-être temps de rentrer, en fait.

Merci !!Après trois tours de manège supplémentaires, où toute l'altitude grapillée est dilapidée au virage à 180°, je finis par obliquer vers le terrain. C'est bas, mais sans aller jusqu'au bosquet, ça pourrait peut-être le faire.

Et ça le fait :-)

Ouf !

Merci Éric de m'avoir prêté ta voile, ta sellette et ton secours.

Merci Laurent pour la radio.

Merci Karim pour la balade en duo.

Merci Laurence & Fabien pour les photos. 

Merci Aurélie pour la relecture attentive et ton regard croisé sur la journée ! ;-) 

 Et merci à tous pour vos encouragements et ces superbes moments ! 

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